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De retour à Sarajevo / Retour de Sarajevo |
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Oui, mais pourquoi?

Pourquoi être allé à Sarajevo en pleine guerre, au risque de se faire tuer ? Pourquoi y avoir ouvert un lieu de rencontres entre les habitants de la ville quand les circonstances les contraignaient à se cacher, à s’isoler ? Un lieu, aussi, de rencontres entre eux et des œuvres du monde entier, quand le siège visait à les couper du monde, à les déshumaniser autant qu’à les affamer ? Pourquoi avoir donné le nom d’André Malraux, artiste et homme politique dont le nom évoque les Comités antifascistes, les Brigades internationales et la Résistance ? Faut-il vraiment répondre à ces questions-là ? Qui ose les poser ?
Mais la guerre est finie, comme on dit (au cinéma aussi). Le siège de Sarajevo est terminé. C’est vrai, et c’est heureux, personne ne se fait plus descendre par les snipers. Mais ce qui s’est produit, à ce moment, dans notre maison – la maison Europe – a changé l’avenir. Il n’y a pas de retour en arrière. Il y aura eu, une fois pour toutes dans le temps où nous vivons, cette ère qui a commencé avec la chute du Mur de Berlin, Sarajevo. C’est à dire à la fois le lieu recommencé du martyre, pas du tout éliminé de l’histoire (de notre histoire), mais au contraire menace toujours active, maintenant et ici. Et il y aura eu, à Sarajevo, le geste de Francis Bueb et de ses amis. Ce geste n’est pas une belle aventure d’un passé qui s’éloigne. Elle est un signal puissant dans le monde qui est là. L’affirmation qu’il est possible d’agir autrement lorsque les monstres reviennent. Et que cette action a des effets. Des effets psychologiques, des effets artistiques, des effets éducatifs, des effets politiques. Elle change la vie des gens, ceux qui vivent à Sarajevo, ceux qui y viennent, et même d’autres qui n’ont jamais mis les pieds en Bosnie.

Pourquoi croyez-vous que des écrivains, des cinéastes, des peintres, des chanteurs, des professeurs, des savants, des journalistes, prennent et surtout reprennent, depuis 15 ans, le chemin du Centre André Malraux de Sarajevo ? En mémoire d’une guerre balkanique ? Parce qu’ils aiment bien la ville ? Parce qu’elle est une capitale intellectuelle ? Vous plaisantez ! Ils le font parce que le Centre André Malraux est une pratique, et que cette pratique est nécessaire là où nous sommes, aux vingt-quatre coins du continent. Le Centre André Malraux, c’est un lieu de recherche, un lieu d’échange, un lieu de contradiction. Pas seulement un espace où des adolescents découvrent Flaubert, Echenoz, Bilal, Resnais, Garrel, Kechiche, Souchon ou MC Solaar. Pas seulement où l’enseignement du français à l’étranger n’est pas une procédure bureaucratique mais une dynamique désirée. Pas seulement l’outil qui a permis à Jean-Luc Godard ou à Chris Marker de faire quelques uns de leurs plus beaux films, pas seulement le moteur de festivals du livre sans équivalents, pas seulement même un espace de transmission d’une vision du monde dont la France et ceux qui parlent en son nom revendiquent toujours d’être l’incarnation. Un lieu pour mieux travailler, où que nous soyons – le plus souvent, loin de Sarajevo.

La moindre défaillance peut tuer ce que fabriquent Bueb et les siens, mais c’est nous qui avons besoin d’eux.

Paris, 18 février 2007
Jean-Michel Frodon
Directeur des Cahiers du cinéma




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