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De retour à Sarajevo / Retour de Sarajevo
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- Centre Georges Pompidou, hommage au Centre André Malraux

 

Peter Schneider

J’ignore combien de fois je suis allé au Centre André Malraux de Sarajevo : je suis sans doute un de ses plus anciens visiteurs, un de ceux qui y sont passé le plus de temps. Je sais seulement que ces visites, et cette ville, où je me suis rendu pour la première fois en pleine guerre, ont changé ma vie et ma façon de penser. Si l’enseignement, très populaire et apparemment définitif, que nous avons tiré du passé de l’Allemagne peut se résumer en une phrase : « Plus jamais la guerre ! », j’ai compris à Sarajevo que cet enseignement était incomplet.
Il aurait fallu dire : « Plus jamais d’agression, plus jamais d’attaque par surprise, plus jamais de déplacements et de purification ethniques ! » Un tel enseignement a toutefois  des conséquences tout autres que le premier. Car  lorsque l’agresseur ne se laisse arrêter par aucun procédé diplomatique, le monde civilisé se doit de lui opposer la force. La première fois que j’ai écrit cela dans un journal allemand, on m’a immédiatement traité de belliciste.
D’ailleurs, le simple fait d’aller à Sarajevo suffisait à me rendre suspect.
Il n’y avait qu’un seul correspondant allemand dans toute la ville. La plupart des autres journalistes étaient à Zagreb, d’où, en toute sécurité, ils envoyaient aux journaux allemands leurs « articles de correspondant de guerre ». La perception des exactions à Sarajevo répondait d’ailleurs davantage aux besoins des Allemands qu’elle ne correspondait aux réalités de la ville : on voulait à tout prix rester innocent, et on ne le resterait que si, peu importe ce qui se passait, on ne prenait parti sous aucun prétexte. Pour maintenir cette fiction d’un regard innocent, il fallait toutefois se livrer à quelques opérations terminologiques. Les crimes ethniques en Bosnie ont été qualifiés de « guerre civile », on a fait des coupables des victimes, et des victimes des coupables ; on m’expliquait avec un ton de donneur de leçons que la guerre devait « s’épuiser d’elle-même dans le sang ». A cela, on ajoutera seulement que nos voisins européens ne se sont guère mieux comportés que les innocents Allemands. Il a fallu attendre l’arrivée au pouvoir de la coalition socio-démocrates – verts pour abandonner cette fausse innocence. C’était en 1998. Mais au cours des longues années précédentes, des années de confusion et de corruption morales, il était bon, et même vital, d’avoir à Sarajevo des amis comme Francis Bueb, qui avaient décidé de vivre dans la vérité, et donc dans le danger. L’ouverture du Centre André Malraux, sa décision de partager le sort terrible des citoyens de Sarajevo et de le faire connaître au monde entier ont fait date. Lorsqu’on se souviendra un jour, avec l’intransigeance qui s’impose, de la défaillance de l’Europe qui a rendu possible le massacre de Srebrenica, on sera heureux de voir qu’il y a eu aussi des exemples de courage civique et d’intégrité morale, et le Centre André Malraux de Sarajevo en est un.

Berlin, le 4.11.05

Traduit par Martina Wachendorff       

 

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