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De retour à Sarajevo / Retour de Sarajevo
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- Centre Georges Pompidou, hommage au Centre André Malraux

 

Erri de Luca

Pour les amis du Centre André Malraux de Sarajevo

            Tandis que l’Europe regardait. Vous. Vous étiez là à faire le métier d’habitants de la ville enclume.
            Tandis que l’Europe ne regardait même pas. Vous. Vous étiez odorat, goût, toucher, ouie, vue d’un continent absent.
            Il existe un sens ajouté, qui résume les cinq, la miséricorde, mélange d’affection, d’indignation et d’élan. Pendant les années désastreuses de la Bosnie seul comptait être là, tenir compagnie à une humanité traquée. Izet Sarajlic, poète de Sarajevo, écrit alors : « Autrefois je vivais dans la souriante ville de Sarajevo, maintenant je vis dans la plus grande prison d’Europe ».
            Vous vous êtes ajoutés au tas des enfermés, on devait secourir le nombre, augmenter le rapport entre les grenades et personnes, entre fusils et corps, partager le polygone du plus insistant tir sur cible humaine.
            On entrait ainsi chez vous de Sarajevo : par une galerie avec les sacs à dos bourrés à craquer de contrebandiers porteurs de sucre, de farine, de rouge à lèvres pour le sourire, une poignée de calories pour tenir le siège.
            Vous, vous avez été les remplaçants, les adjoints des livres brûlés l’hiver dans les poêles, d’abord les essais, puis les romans, et en dernier les poèmes et le théâtre.
            Vous, vous avez été lettres, mots, allons enfants de la patrie commune des alphabets, écrivains à l’intérieur des ghettos, derrière des barreaux, dans les villes de siège, écrivains pour ceux qui sont loin.
            Vous. Vous avez été les libres, ceux qui n’ont pas le choix de rester à la fenêtre, qui doivent se détacher de leurs maisons, de leurs chambres, pour gagner la frontière où l’on gaspille le sang, à la file avec des seaux à la fontaine, où la vie vaut moins que le pain.
            Vous, vous avez été libres d’aller où il faut être.
            Se battre pour Madrid fut la tache de nos parents.
            Pour nous, ce fut celle d’aller à Sarajevo, à Mostar.
            Vous, vous avez été le NOUS d’Europe en Bosnie.
            Le pronom politique de la fraternité.

Erri de Luca
Traduit par Danièle Valin

 

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