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Un petit peu de Lumières C’étais mon travail d’être là, ce mois de février 1996, et c’était bien sûr un peu plus, juste après la fin du siège de Sarajevo ou je n’étais pas venu durant la guerre. Parce que je n’avais su ce que je serais venu y faire. Mais quand même. Il y avait forcément de l’émotion, et toutes les déchirures de la ville encore. Et, pas prévue, à l’aéroport, entre sacs de sable et fleuves de boue, entre militaires et militaires, cette présence oblique et blême, avec laquelle la cigarette fait un angle qui accentue le côté penché, présence civile inexorablement malgré la parka vert olive. On se dit : tiens un personnage, une silhouette comme les événements exceptionnels tels que ceux qui se sont déroulés ici depuis quatre ans en découpent forcément, dans le carton du romantisme, ou de l’idéologie, ou de quelques scénario personnel plus ou moins singulier. Plus tard, pas beaucoup plus tard parce qu’on s’y retrouvait vite avant de comprendre qu’on s’y retrouverait souvent, il y aura cet appartement avec le balcon sur le marché Markale, qu’on a vu à la télé, ruisselant de sang et de cris ; c’est presque trop logique que cet appartement-là soit avec vue ce lieu-là. Ce qui n’est pas du tout logique, pas compréhensible, d’abord, c’est ce à travers quoi on a marché – pas loin, quelques mètres – pour atteindre ce balcon. Les piles de livres qui s’amoncellent devant les piles de livres. Et les disques, et les casettes. Quelqu’un m’a dit que le type d’ici a travaillé à la Fnac, bon, il a cambriolé la Fnac apparemment avant de se sauver à Sarajevo, drôle d’idée quand même. Mais non. Parce que cet assemblage ne ressemble pas aux rayons d’un grand magasin. Plus tard, quand on aura le temps, on verra que ce chargement s’amoncelle à l’improbable croisement d’une nécessité de Robinson recueillant tout ce que la mer des indifférences lui abandonne et d’une idée. Une idée de quoi ? Heu, c’est toujours embêtant, les grands mots, mais…une idée de la France et une idée de la culture qui se rencontreraient pour faire une idée active de la démocratie. Un truc à la façon des Conventionnels ou des Constituants, de ces Collot d’Herbois et des autres Camille Desmoulins. Oui, Malraux. Sur le moment on n’a pas le temps, il y a du monde, des jeunes filles, des soldats, un chanteur célèbre à l’indubitable antimilitarisme en grande conversation avec un colonel, il s’agit d’aller chanter là où rien n’arrive. La paix est alors à Sarajevo plus qu’ailleurs. En hélicoptère kaki, oui oui. Il y a des Bosniaques qui parlent admirablement français, les braves gens ! , et d’autres franchement mal, ou pas du tout. Il y en a qui sont là pour apprendre, et les autres aussi mais pas la même chose. Pour apprendre aux autres, pour apprendre des autres .Pour faire circuler quelques idées. C’est le Centre André Malraux à Sarajevo. On ne sait pas encore qu’il s’y accomplit d’étranges et beaux et dérisoires miracles. Il y a, au milieu du foutoir plusieurs fois pluriel, caravansérail polyglotte, multiethnique comme d’évidence, il y a Francis Bueb donc, qui fume et parle dans un ou deux téléphones et appelle toujours Ziba et s’occupe de trop de sujets et essaie de faire suivre concrètement deux ou trois choses essentielles. Des choses assez simples quoiqu’un peu abstraites, dont on est très sûr d’y accorder une grande importance, simplement d’habitude on n’a pas trop le temps, l’occasion, etc. C’est normal. Mais là, ça va devenir très normal de commencer à s’occuper un peu de ce qui se passe, et, ayant dit qu’on reviendrait, de revenir. Plusieurs fois. Apporter des bouquins, ou des films, ou des gens, passer des relais, de l’énergie. On l’a promis aux gens de Sarajevo, à Bueb, à soi-même, à deux ou trois choses auxquelles on attache du prix. C’est, encore, le Centre André Malraux qui s’occupe, qui rendra possible non seulement le voyage (avec la fin du siège, le voyage était devenu épouvantablement casse-pieds mais tout à fait possible), mais l’envie de le faire. On a copris qu’il ne s’agit pas que de parcourir des kilomètres. On a compris, aussi, qu’il y a comme un déséquilibre entre ce qui se joue là – à sa juste échelle – et la légèreté des instances lourdes. Et c’est bizarre, un peu triste Jean-Michel Frodon
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