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- Notre ami Nikola Kovac est décédé le 24 septembre 2007.
Photo de gauche à droite Vidosav Stevanovic, Nicole du Roy, Zlatko Dizdarevic, Jovan Divjak, Nikola Kovac aux premières rencontres européennes du livre de Sarajevo il y a 8 ans.
Photo: © Gérard Rondeau.
Nikola Kovač
Tous les amis français de la Bosnie, et ils sont nombreux, ont appris avec une grande douleur le décès du professeur Nikola Kovač, fin connaisseur de la France et courageux défenseur de son pays. Il était âgé de 70 ans. Il était Serbe, né en Herzégovine, s’était spécialisé en langue et littérature française, et était devenu professeur de français à l’Université de Sarajevo. Il s’était fait connaître par ses traductions d’Albert Camus, de Simone de Beauvoir et de Michel Foucault. Il avait été un temps ministre de la culture.
En 1992, quand s’est déclenchée la guerre en Bosnie, il sut rester fidèle à ses convictions humanistes, opposées à tout nationalisme. Il eut le courage de prendre publiquement parti pour le maintien d’une Bosnie-Herzégovine multiethnique, et pour le pouvoir légitimement élu qui la défendait. Cet engagement le mettait en opposition avec une majorité de ses co-nationaux serbes, et lui valut de leur part anathèmes et menaces. Le gouvernement d’Alija Izetbegović désigna ce brillant spécialiste de français pour être le premier ambassadeur de Bosnie en France. Il occupa ce poste durant toute la période de guerre, jusqu’en 1996, quand, quelque temps après Dayton, les marchandages inter-ethniques, désormais officiels, conduisirent à son remplacement.
Ses quatre années de mission à Paris ont laissé de vifs et émouvants souvenirs à tous ses interlocuteurs français. Rappelons d’abord la présentation de ses lettres de créance à l’Elysée. Quand on annonce « Monsieur l’ambassadeur de Bosnie-Herzégovine », le président François Mitterrand s’écrie : « Ah ! voilà le Musulman ! – Je vous demande pardon, Monsieur le président, dit Nikola Kovač ; je suis Serbe ». Le président français, surpris, a-t-il enfin compris ce jour-là que ses idées sur la Bosnie étaient par trop simplistes, que la logique ethnique ne rendait pas compte de tout ? On voudrait l’espérer.
Il n’est pas facile pour un universitaire d’être chargé du jour au lendemain d’une mission diplomatique, surtout dans des circonstances aussi tragiques, au service d’un Etat pauvre, menacé et méconnu. Nikola Kovač s’en est acquitté avec son aisance et sa simplicité naturelles, son excellente connaissance des milieux français, tant culturels que politiques, et la force de ses convictions. Il a assuré à Paris une présence souriante, compétente et active. Il faisait bon être reçu dans cette très modeste ambassade, et s’entretenir avec un homme qui n’ignorait rien des complexités de la situation, et savait agir au mieux pour la cause qu’il servait. Mais on imagine qu’à Sarajevo aussi il devait se défendre contre bien des intrigues. La position officielle donnée à un Serbe devait y faire plus d’un envieux.
Je citerai de lui deux livres en français. En pleine guerre, au cours même de sa mission à Paris, il a publié : Bosnie. Le prix de la paix (éd. Michalon, 1995), où il défend passionnément et lucidement la cause de la Bosnie multi-ethnique, et dénonce les illusions de la « communauté internationale ». Cette initiative, sans précédent, je crois, pour un diplomate, a fait beaucoup pour promouvoir la cause bosnienne dans l’opinion française. Après son retour à Sarajevo, retrouvant les travaux académiques, mais sans quitter le domaine politique, il a publié Le Roman politique. Fictions du totalitarisme (éd. Michalon, 2002). Dans ce livre il peut, grâce à sa vaste culture, réunir les prophètes : Kafka et Camus ; les témoins : Koestler et Orwell ; Pasternak, Grossman et Solženicyn ; Miłosz et Kadaré ; Andrić, Selimović et Kiš ; et même Ćosić, témoin et acteur à la fois. Il définit à partir de ces auteurs et de bien d’autres un genre du « roman politique » propre au XX° siècle, qui n’a rien à voir avec le roman à thèse, et montre seulement, sous toutes ses faces, le destin de l’homme aux prises avec le totalitarisme. Pour l’auteur « une typologie des situations humaines sur fond d’idéologie ou de politique totalitaires dévoilerait la similitude des destins individuels exposés au vent de l’histoire et soumis à toutes sortes de gouvernements totalitaires ou aux caprices des dirigeants » (p. 86). Ces vastes et lumineuses analyses montrent que, pour Kovač, la recherche universitaire et le combat civique ne se séparent pas.
Après la fin de sa mission en France il avait modestement repris son poste de professeur à Sarajevo, dans une ville devenue, hélas, moins diverse qu’autrefois, dans un après-guerre difficile et plein de désillusions. Il avait toujours plaisir à y accueillir les visiteurs français, pour qui il restait une mine d’informations. C’est là que, dix ans après son retour, une mort subite est venue le cueillir. D’autres diront les regrets qu’il laisse parmi ses compatriotes, ses élèves, ses collègues, tous ceux qui l’ont entouré. J’ai voulu seulement rappeler quel souvenir ineffaçable il laisse à tous les Français qui l’ont côtoyé.
Paul Garde
Dès le début de sa venue en France, j’ai rencontré Nicolas Kovac, le nouvel ambassadeur de la jeune Bosnie ravagée par une criminalité de guerre démesurée, et froidement décidée et préparée en amont dans ses moindre détails par le pouvoir en place à Belgrade — un fait établi en 2007 . A l’époque de ces années 90 , meeting, réunions, marquaient ici le tempo d’une guerre stupéfiante et encore embrouillée. L’ excès des violences n’avait d’égal que leur manque de visibilité politique : « on n’y comprends rien, à ces Balkans sauvages » entendait-on partout en France. A l’époque le conflit des interprétations faisait rage en France, et la version de l’agresseur finement élaborée en amont venait déréaliser et rendre suspectes toutes les nouvelles stupéfiantes venues du terrain , toutes ces informations sur la série des crimes contre l’humanité que désigne l’expression « purification ethnique » — et petit à petit la preuve du crime basculait à la charge de la victime, une victime inaudible, du fond des charniers et des camps de réfugiés . Toute la diplomatie française de l’époque soutenait clandestinement, dans les actes , comme en Angleterre , le pouvoir de Belgrade, n’y revenons pas . Mais cela donnait en France une atmosphère très particulière , oublié aujourd’hui, et que Nicolas Kovac a du affronter de plein fouet.
L’histoire sera faite des choix réels d’alliance de la France pendant le conflit, ils étaient évidemment tus et recouverts d’une rhétorique caractéristique mille fois répétée, souvenons-nous : la cruauté à l’oeuvre était celle d’une guerre civile dans laquelle tous sont coupables, elle était l’expression et la preuve des « haines ethniques » attisées par deux mille ans d’historie dans les Balkans . Qui dit « haine ethnique » sous-entend à la fois haine culturelle , et donc religieuse , transmise par la filiation au sein de la « mémoire » communautaire . Le racisme français anti- « musulman » fut largement utilisé dans cette versions des faits, ainsi que leur désir de distance à la scène, leur conviction d ‘être eux du côté de la civilisation moderne et européenne, occidentale, etc etc , alors que « là bas » s’étripaient entre elles des « ethnies » sauvages en proie à leurs haines séculaires … Le mot « musulman » fut le levier de cette mise à distance morale et historique d’une guerre européenne contemporaine, froidement moderne et tactiquement sophistiquée, où la violence extrême contre les civils fut décidée et planifiée en haut lieu , et acceptée et protégée par les principaux acteurs internationaux de l’époque. D’où à l’époque le succès d’un puissant déni des faits, et une stigmatisation fine d’une grande toxicité à l’encontre des principales victimes de la guerre . L’avilissement de la communication collective dans notre pays franchit ces années là un seuil : par exemple, lorsque l’argument suivant « ils ont des yeux bleus, ils boivent de l’alcool » tentait de contredire la valence négative du qualificatif « musulman » bosniaques , impliquant comme légitime finalement les crimes contre ceux qui auraient « les yeux noirs » , il me semble que nous sommes tombés bien bas…Et la façon dont l’origine serbe de Nicolas Kovac, ambassadeur des « musulmans » bosniaque, dérangeait les français , et nous protégeait, était un signe de la régression profonde du degré de civilisation réel de notre pays dans ces années là .
Sa présence était d’autant plus calme, d’une totale sobriété, que la guerre dans son pays était grossièrement violente . Un sourire permanent à peine esquissé, énigmatique, accompagnait une voix dont la poignante douceur confinait à une absolue dignité . Combien de fois dans les réunions ou autres meeting vociférant, je l’ai vu répondre avec aux pires agressivités venimeuses avec une gentillesse d’une telle vérité qu’elle en était implacable .
J’avais l’impression que depuis toujours il avait choisi d’être ailleurs que sur une échelle hiérarchique , quelle qu’elle soit, que la guerre explose ou non . Nul narcissisme de position chez cet ambassadeur de grande classe, nulle ombre de cette théâtralité oblique que le tragique de la situation autorisait chez bien des acteurs . Sa solitude ressemblait à celle du chat , à l’aise partout sous les lambris, chez lui nulle part ailleurs que dans sa niche privée ( sa famille, ses amis, son bureau de travail…) . Elle était liée à cette totale modestie que produit l’alliance entre une grande culture et la hantise de l’irrémédiable historique .
Je sais aussi qu’il n’a jamais abandonné certains membres des collectifs, venus d’autres mondes sociaux précaires, et parfois pris dans des situations personnelles très difficiles. J’en suis témoin.
Il faut comprendre le contexte du moment pour percevoir à quel point la position de Nicolas Kovac en France était délicate, et, en son fond, sous l’écume d’une mondanité parisienne à peine confortable , terriblement éprouvante humainement. Non seulement il s’est battu pour son pays au pire moment. Mais en plus il a du subir autour de lui une ambiance lourde de venin suintant,.
Je le pense, Nicolas Kovac , en face de cette lourde pesée d’infamie obscure planant sur sa tête, et derrière lui sur toutes les victimes de cette guerre ignoble, et donc aussi sur son pays en tant que nation digne de respect, fut un héros . Pendant cette période, combien de regards torves , de paroles gluantes d’ambivalence, suintant de révisionnisme en temps réel l’ont pris pour cible ? Comme un chat sur un toit qui glisse, il est resté prudent et beau, au travers de toute cette laideur .
Véronique Nahoum-Grappe
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