![]() |
Centar| Susreti | Film | Kursevi | DELF/DALF | Medicina | Ponovo u Sarajevu / Povratak u Sarajevo | Stolac | Galerija | Aktuelnosti | Kontakt | Linkovi |
Pascal Bonafoux |
Quelle rencontre n’a pas eu lieu ? Dans l’article publié dans le Monde vendredi 15 juin, Raphaëlle Rérolle évoque « l’atmosphère crépusculaire » des Rencontres européennes du livre organisées par le centre André-Malraux à Sarajevo du 6 au 11 juin. La lecture de ce texte suggère d’emblée une étroite correspondance entre « une ville morose, écrasée par les difficultés économiques et minée par les incohérences politiques » (sur les responsabilités desquelles il faudrait peut-être s’interroger) et un rendez-vous balkanique qui « après des années héroïques et même flamboyantes (…) semble aujourd’hui à bout de souffle ». Cette assimilation nous paraît abusive et dangereuse, d’abord parce que si toute action de ce type est critiquable, elle ne doit pas l’être par des métaphores impressionnistes. L’état de la Bosnie-Herzégovine et la situation du centre Andre Malraux auraient-ils paru à la journaliste moins sinistres, si la pluie n’était pas tombée « verticale, froide, absurde (!) » sur la ville ? D’après cet article, le directeur du centre André-Malraux, Francis Bueb décevrait son « autorité de tutelle ». De quelle tutelle parle-t-on ? Le centre André-Malraux est une association, certes subventionnée par la « tutelle », mais il existe un dispositif culturel français officiel à Sarajevo dont on pourrait aussi parler. On reproche à Bueb d’être « solitaire dans sa gestion ». On a encensé l’action héroïque du Français venu seul installer une librairie puis un « centre culturel » dans une ville agressée au cœur de l’Europe, quand il correspondait à l’image que notre pays voulait bien se donner (Patrie de la culture universelle et des droits de Homme), on porte maintenant sur lui le même regard désappointé que sur la Bosnie-Herzégovine qui ne se remet pas assez vite de la guerre. A quand une vraie réflexion sur l’action des centres culturels à l’étranger, alors que la politique culturelle de notre pays à l’international s’appuie encore largement sur « l’exportation » de sa culture, d’où l’échange -et donc la rencontre- sont exclus. Comment dans ces conditions comprendre l’autre ? Comment intéresser le public ? Il faut replacer l’action du centre André-Malraux dans son contexte : pendant la guerre en Bosnie et après, son rayonnement a témoigné que l’action culturelle de la France pouvait très bien profiter de structures plus souples que celles de la diplomatie culturelle classique, menées par des individus ayant la vocation de le faire. En ce sens, l’ex-responsable des rencontres culturelles de la Fnac a inspiré, nous semble-t-il, des formes nouvelles d’action. Certes, Francis Bueb a du caractère. Un des signataires de ce texte a eu, en collaborant avec lui, des escarmouches qui atteignaient quelquefois le ton des « coups de gueule balkaniques », mais « son centre » a été une des premières institutions à offrir un soutien et un espace aux rencontres tant désirées et si nécessaires des créateurs et intellectuels des pays en guerre, leur permettant de se voir, de se revoir et d’inventer des chemins de paix, domaine dans lequel les institutions des pays ex-yougoslaves et occidentaux ont de nombreuses fois montré leur impuissance. Malgré les injonctions pour une réconciliation entre les peuples des Balkans, on a souvent préféré les manifestations symboliques aux initiatives authentiques et concrètes. Et c’est là sans doute un des plus grands mérites de Francis Bueb, mérite souvent ignoré des Français. Il a certes amené à Sarajevo les « stars de la culture française» (Jane Birkin, Jean-Luc Godard, Jacques Higelin, Jeanne Moreau et bien d’autres) mais son rôle pionnier a été surtout irremplaçable pour le redémarrage des échanges culturels régionaux et la promotion des artistes locaux (de la création du Festival du film de Sarajevo aux soirées consacrées aux jeunes auteurs de la région organisées avec la librairie Buybook, des invitations à Sarajevo d’artistes et de jeunes venant de Serbie, du Kosovo, de Croatie ou de Macédoine, au financement de traductions littéraires et de voyages.). Il a aussi permis à de nombreux artistes et intellectuels français (jeunes pour la plupart) de découvrir la Bosnie « de l’intérieur ». Aux Rencontres, cette année, le public n’était pas toujours au rendez-vous. Certes. Des auteurs locaux et étrangers ont décliné au dernier moment l’invitation. Mais le problème de communication n’est pas spécifique au centre André-Malraux. Les Bosniaques (comme les autres ressortissants de l’ex-Yougoslavie) sont fatigués d’expliquer ce qui leur est arrivé ; déçus aussi par l’absence de réelle écoute de la part de ceux qui pensent que ce qui s’est produit dans les Balkans ne pourrait jamais leur arriver. (Car, en ce sens, la guerre et la barbarie sont une insulte à l’universalité ! Voir les débats des années 90 sur « l’Europe est morte à Sarajevo »). Il nous semble qu’on a encore du mal à penser les conflits yougoslaves des années 90 comme européens et contemporains. On préfère les garder dans l’ombre. Il faudrait s’interroger sur le peu d’intérêt qu’on porte à ces pays et à ces cultures, sur le voile d’obscurité qui plane encore aujourd’hui sur ce monde qu’on aime séparé et incompréhensible malgré des années de médiatisation. Combien de fois n’a-t-on pas entendu la remarque (y compris parmi les habitués français des Rencontres): « Vous y comprenez quelque chose, vous, aux Balkans ? ». Combien de temps va-t-on encore croire que la culture universaliste française suffit à attirer les gens et à penser le monde ?
|
© 1995 - 2009 Centar André Malraux. |