Pascal Bonafoux
Robert McLiam Wilson
Alix de St-André
Jean-Marie Laclavetine
Jean-Michel Frodon, Les Cahiers du Cinema
Anne Madelain
Clémence Boulouque
Rodolphe Burger
Hans Christoph Buch
Françoise Wuilmart
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Petit éloge de Michael Cimino débarquant à Sarajevo
Le mythe se pose sur la terrasse de Dompolicje où les buveurs s’échauffent en propos grandioses. Son regard raybanisé lui donne dans la nuit de Sarajevo des airs de hibou mécontent. Mr Myth boit de l’eau et mange des fruits. La fumée le dérange. Cent océans semblent le séparer des humains qui peuplent l’endroit – l’équipe du Centre Malraux, Ziba, Azra, Visnja, Elma, Timka, Ajda et les autres, et Zlatko Disdarevic toujours en colère, et Robert McLiam Wilson entre deux éclats de rire, et André Brink en sympathique vieille autruche, et Hanif Kureishi, Boualem Sansal, Eric Valli… A Hundred Oceans, C’est le titre de l’un de ses romans – car Mr Myth, on l’ignore trop ne passe pas sa vie à filmer de folles batailles, des mariages inoubliables et des parties de roulette russe, à couler des studios et à se faire haïr de Hollywood : il écrit des livres, aussi, sous le nom de Michael Cimino. Dans Shadow Conversations (publié en français sous un titre bizarre : Conversations en miroir) il décrit la haute solitude du Bois de Houx qui pour une lettre, Hollywood, a raté sa vocation de sainteté – il reste les épines. Nul endroit au monde ne permet selon lui d’éprouver avec plus de précision le sentiment vastation, décrit par Tolstoï lorsqu’il eut achevé la rédaction de Guerre et Paix. Nul endroit, sinon peut-être Sarajevo, qui en connaît un rayon en matière de desperate hours.
Hollywood oublie tout et ne pardonne rien. L’âme du cinéma s’y est noyée dans l’eau trop bleue des piscines et l’encre noir des livres de comptes. On n’y connaît plus l’étourdissant et rentable cinéaste de Deer Hunter. Les portes du paradis américain ont été claquées au nez de celui qui se décrit avec un sourire attristé comme un mythe pur jus : dans ces terres sauvages la mythitude, mythood, s’apparente à la négritude. Il erre seul à sa maison sans vie, tandis qu’au coffee shop du coin son poster est encadré par ceux d’Hendrix et de Morrison, deux mythes certifiés. Comme les personnages de ses romans, il ne parvient pas à trouver sa demeure. Beaucoup d’amis ont disparu, et avec eux l’insouciance et les rires, mais pas le désir de chercher. Les fantômes des grands hommes traînent sur la colline, scénaristes reclus nuit et jour dans des bureaux grands comme des boîtes à chaussures, Brando marmonnant à longueur de journée dans le micro de sa radio amateur, Lee Marvin fait comme un rat cherchant sa propre adresse sur la carte des stars distribuée aux touristes, Billy Wilder désabusé introduisant le futur Mythe aux charmes vénéneux de la sweet cesspool,d’autres qui se suicident tous les deux jours, d’autres encore que l’on repêche ivres morts dans leur piscine avec des épuisettes. Les années ont passé, et les films, et les bonnes ou mauvaises fortunes.
On sent chez Cimino la tranquille obstination du héros de A Hundred Oceans, qui poursuit sa carrière de golfeur malgré un corps concassé par l’arthrose, ou celle de Big Jane la trop délurée, condamnée par son père à creuser dans le jardin des trous comme des tombes – « Tu creuseras jusqu’à ce que tu trouves le chemin de la maison ». Faire des films, écrire des livres, ce n’est pas autre chose. Creuser toujours. Inventer une nostalgie pour un passé qui n’existe pas.
Malgré le long voyage, aucune fatigue n’altère sa pose hiératique. Derrière les verres teintés on devine le regard mobile. Un pli ironique est formé à jamais au coin des lèvres ; il est possible que l’étrange créature ne connaisse pas le sommeil. La peau mythée n’est pas un vêtement confortable. Qu’importe, il est à sa place ici : Sarajevo aime les physionomies peu communes, comme celle de Francis Bueb, qui a sauvé un peu d’honneur français (on peut bien s’offrir un grand mot de temps à autre, les occasions sont rares), en fondant ici en plein siège les bases du Centre André Malraux, organisateur chaque année des Rencontres européennes du livre.
Cimino vient parler littérature, et surtout de son grand projet, qui effraie les producteurs et laisse les français « perfectly indifferent » : l’adaptation de La condition humaine, dont le scénario est prêt. Le vendredi matin, il en lit quelques pages en public, sa voix est nette comme un appel nom par nom devant le portail de d’enfer : un train interminable rugit dans la nuit, peuplé de mourants attachés les uns aux autres, fagots humains prêts à être enfournés dans la chaudière de la locomotive. Pages hallucinées, longuement méditées, dont nous ne verrons peut-être jamais l’éclosion en images. Monsieur Cimino ne redoute ni le silence ni les rumeurs, il rumine cette phrase de saint Paul souvent répétée dans ces livres : « Travaillez avec crainte et tremblements à votre salut. » A Sarajevo, il écoute et observe, présent à tout, à tous. Intensément ailleurs et intensément là, seul au milieu des autres, a rebel with a cause, lui qu’Hollywood-la-tiède dit froid comme un concombre. Rien d’autre à dire : le Mythe est, simplement, une belle personne.
Jean-Marie Laclavetine |