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Jean-Marie Laclavetine
Jean-Michel Frodon, Les Cahiers du Cinema
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Clémence Boulouque
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Françoise Wuilmart
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Mon cher Safet,
Pardonne-moi, mais je renonce. Comment prétendre présenter Safet Zec à Sarajevo ? Ce serait de l’inconscience, de l’inconséquence ou de la prétention. Je m’en passe… Il est évident qu’un pareil texte serait aussi inutile que ridicule. Ton œuvre n’a pas besoin d’un camelot qui, après avoir lancé son boniment par l’inévitable « Approchez ! Mesdames et Messieurs, approchez ! », la vanterait, la célébrerait à grands coups de superlatifs.
Le 4 mai 2001, au Collegium Artisticum, était inaugurée une rétrospective de ton œuvre depuis 1958. C’était la première fois qu’il m’était donné de pouvoir rencontrer ton œuvre dans toute son ampleur, d’en déceler les mues, d’en repérer les constantes. La pertinence et la puissance de ton œuvre étaient là, évidentes, flagrantes. Indiscutables. Indiscutables à une condition, reconnaître et admettre le pouvoir singulier de la peinture. Ce qui ne va pas de soi… Tu le sais comme moi – ceci pour aller vite – depuis, au bout du compte, l’invention de la photographie qui a fait perdre aux arts dits d’imitation leur raison d’être depuis des siècles, l’histoire de la modernité n’a cessé d’être ruptures, remises en cause et autres tables rases. Dans la Vie d’Apollonios de Tyane, Philostrate rapporte ce dialogue : « – La peinture est donc l’art d’imiter ? – Pas autre chose. Si elle n’était pas cela, elle ne ferait qu’un ridicule amas de couleurs assemblées au hasard. » Si je te cite ces phrases de ce Philostrate dont on soupçonne qu’il naquit vers 165 à Lemnos, de ce Philostrate qui écrivit cette Vie d’Apollonios de Tyane semble-t-il à la demande de Julia Domna, l’épouse de l’empereur Septime Sévère, de ce Philostrate qui mourut pendant le règne de Philippe l’Africain, entre 244 et 249, si je te cite ces propos, c’est parce que, pour certains, en ce début de XXIème siècle, la peinture est un souci très anachronique. Or tu peins… Qui plus est tes toiles, tes gravures, représentent des arbres, des cuvettes, des fenêtres, des corps, des pains, des draps, des façades, des bouteilles, des bateaux – j’arrête l’inventaire. Un regard pressé – quel regard harcelé par les rafales d’images auxquelles il a affaire jour après jour ne l’est pas ? – ne prend pas le temps de s’arrêter devant cette inconséquence désuète que sont des toiles et des gravures qui représentent quelque chose… Quelques mois plus tard, le 15 septembre 2001, dans l’espace baroque de l’église Sainte Marie Madeleine, ouvrait à Lille une exposition qui permettait d’éprouver comme à Sarajevo le pouvoir de ta peinture, de ta gravure. La critique déconcertée, prise au dépourvu, est restée muette (ou presque). Mais, jour après jour, dans la ville le bruit a couru, « Vous avez vu l’exposition à Marie-Madeleine ? non ? Pas encore ?! Il faut… », et il fallut prolonger l’exposition… La raison ? Elle est simple : ta peinture est nécessaire.
Comprends-moi bien, mon cher Safet, tu dois comprendre que tu peins dans un temps qui n’a que faire de la peinture – sauf si celle-ci, tout à coup à la mode comme par exemple la peinture chinoise depuis quelques années, permets de juteuses spéculations -, dans un temps pour lequel elle est le dernier des soucis parce que ce temps ne sait pas même à quoi – sauf à spéculer - la peinture peut bien servir… A quoi elle sert ? A prendre conscience. De quoi ? De l’essentiel…
De ce que nous sommes. Avec notre dignité et nos désarrois…
Ce pourquoi j’ai voulu que tu rencontres Jorge Semprun que j’aime et que j’aime à admirer et à respecter. Parce qu’il est de ces hommes rares, très rares, trop rares, dont le courage politique est exemplaire et dont l’œuvre somme que l’on oublie pas l’essentiel. Parce que la même exigence de lucidité fonde vos œuvres.
Pardonne-moi, mon cher Safet, je ne sais plus dans lequel de tes ateliers ou dans quelle galerie, j’ai vu pour la première fois la Carriola – c’est son titre en italien -, Kolica-Odlazak –c’est son titre en bosniaque, non ? -, cette brouette poussée à bout de bras par un homme sans visage, cette brouette dans laquelle il porte un corps, celui d’un homme d’une femme peut-être – les femmes portent aussi des pantalons - et ce ne sont pas les chaussettes dont sont couvertes les pieds qui précisent le sexe de celle, de celui qui est couché là, malade, épuisé, blessé peut-être, qui fuit la violence et la terreur de je ne sais quelle épuration ethnique abjecte. A l’instant même, devant cette allégorie de tous les exodes, des pages de Jorge Semprun, me sont revenues en mémoire, des pages de Quel beau dimanche !, de L’écriture ou la vie, de Le mort qu’il me faut, de… C’était l’évidence. C’est l’évidence. Je n’ai pas été surpris que vous vous embrassiez lors de votre première rencontre comme si vous vous retrouviez après avoir été séparés longtemps l’un de l’autre. Son œuvre et la tienne appartiennent à la même culture, celle qui veut être – ces mots sont ceux du poète Baudelaire – « le meilleur témoignage que nous puissions donner de notre dignité », cet « ardent sanglot qui roule d’âge en âge ». Le reste est dérisoire.
Une chose encore, mon cher Safet : ta rencontre avec Jorge Semprun me semble avoir été nécessaire pour une autre raison encore (pour te l’avouer, je ne suis pas certains d’en avoir été conscient avant de vous avoir vu tous les deux assis l’un auprès de l’autre devant un exemplaire de Hacer tiempo, ce livre où tes gravures sont des notes en regard de pages de L’écriture ou la vie) : Jorge Semprun a gardé le silence pendant des années après son retour de Buchenwald. Peut-être, comme tant d’autres déportés coupables d’avoir survécu et dans l’impossibilité de dire ce qu’avait pu être le passage par l’inconcevable, l’innommable, il lui a fallu attendre avant de pouvoir être entendu par une société qui ne voulut longtemps rien savoir des camps. Jorge Semprun a su laisser du temps au temps…
D’une autre manière, pour d’autres raisons, je t’en prie, laisse du temps au temps. Qu’importe que les spéculateurs achètent avec fièvre le rebut de la modernité ou de la post-modernité, succombent à ses produits, à sa brocante spectaculaire et futile… Depuis des années maintenant, je vois, exposition après exposition, tes toiles et tes gravures entrer dans les plus importantes collections, j’entends celles de collectionneurs qui savent que regarder est (aussi) une ascèse. Chacun d’entre eux sait ce que m’a dit l’un d’entre eux : « Zec est un très grand peintre parce qu’il accepte toute l’histoire de la peinture et parce que, lorsque l’on regarde l’une de ses toiles, on sait qu’il la réinvente. »
Ce que tu n’as pas fini de faire.
Mon cher Safet, nous prendrons le temps de parler de tout cela à Sarajevo. Je suis convaincu que c’est à partir de cette ville que l’universalité du propos que tu tiens peut prendre toute sa place.
Mon amitié
Pascal
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