Centar| Susreti | Film | Kursevi | DELF/DALF | Medicina |
Ponovo u Sarajevu / Povratak u Sarajevo | Stolac | Galerija | Aktuelnosti | Kontakt | Linkovi

 

Pascal Bonafoux

Robert McLiam Wilson

Alix de St-André

Jean-Marie Laclavetine

Jean-Michel Frodon, Les Cahiers du Cinema

Anne Madelain

Clémence Boulouque

Rodolphe Burger

Hans Christoph Buch

Françoise Wuilmart

Le Gardien du phare

Sarajevo n’est plus sous les bombes. Elle a crépi d’un joli fond de teint les vilaines cicatrices de l’acné qui trouait ses façades ; de grands immeubles poussent désormais dans l’avenue des Snipers ; le tunnel sous l’aéroport n’est plus gardé que par une vielle femme en fichu et le général qui sauva la ville, reconverti en éducateur pour enfants traumatisés, fait le poirier sur une ligne de front où ne sifflent plus que les merles. Les tranchées sont envahies d’herbes folles et les cimetières embaument sous les rosiers en fleurs. On entend à nouveau ensemble l’appel des cloches et celui du muezzin... La synagogue a été restaurée et ses trésors sauvés. Alors on se demande : mais qu’est-ce qu’il fiche encore là-bas, ce Francis Bueb, dans son petit centre André-Malraux avec ses Malroses, nouvelles Minerves belles et courageuses, héroïnes, filles de héros ? Avec ses bouquins, ses disques, ses films ? Il leur apprend le français ? Il s’occupe des gosses ? Et ses rencontres européennes du livre, où des écrivains de tous les continents viennent et sont venus encore pour la huitième année du bout du monde couper les cheveux en quatre? Ecouter des concerts et des poèmes dans la grande bibliothèque en ruines, squelette de Jumièges dans des décors de Cordoue, dont tous les livres ont brûlé... Mais qu’est-ce qu’ils ont besoin de savoir le français à Sarajevo ? Qu’est-ce qu’ils ont besoin que des intellectuels musulmans viennent leur déminer les textes coraniques ? Des Irlandais ? Des Italiens ? Des Chinois ? Des Argentins ? Des Texans et des New-yorkais ? Qui discutent, s’écoutent et tentent de se comprendre, en exténuant un carré de traductrices dans leur cage de verre... Ils sont venus pour entendre des mots qu’on ne dit nulle part ailleurs et rencontrer des gens qu’on ne réunit nulle part ailleurs. Inventer quelque chose, chercher, on ne sait pas quoi, comment le saurait-on ? Prendre un bain d’intelligence et d’amitié avec les habitants de cette ville meurtrie si profondément attachés à cette espèce de fou qui a su les comprendre en leur apportant, aux pires moments du siège, une assistance culturelle aussi nécessaire à leur survie que les confitures et les couvertures. Construire un phare dans la tempête et allumer tout en haut la lanterne de l’espoir. A ce moment-là, Francis Bueb était l’honneur de la France. Il l’est toujours. Nombreux sont ceux qui viennent entretenir la lumière aux confins de l’Europe, mais nombreux aussi hélas ! ceux qui leur préfèreraient les ténèbres de l’obscurantisme... On n’éteint pas les phares sous prétexte qu’il fait beau, et quand la prochaine tempête menacera, on aura l’air malin d’avoir abandonné l’espoir que Francis Bueb maintient contre vents et marées. A Sarajevo, le calme n’est jamais qu’apparent.

Alix de Saint-André


© 1995 - 2009 Centar André Malraux.